02 : 04 : 10

Hope or Despair ?

Je devisais hier avec quelques plus jeunes sur un sujet somme toute assez banal et qui doit revenir de génération en génération : faut-il désespérer ? Là, généralement, deux camps s'affrontent radicalement, les optimistes à tout crin et les pessimistes névrotiques.

D'abord, en prenant du recul, il est très difficile de restituer le passé dans toutes ses dimensions, tant notre mémoire est faite de trous chroniques, d'oublis immenses. Cette gaieté que nous voyons maintenant dans les années 1960 et le début des années 1970, il est difficile d'en restituer la part d'ombre. Elle fut pourtant celle d'un ordre moral totalement insupportable dont on ne peut plus avoir idée, qu'aucun jeune d'aujourd'hui ne peut imaginer, touchant à tout : les goûts, les moeurs, les mots. Il existait des mots imprononçables, notamment concernant le sexe (terme banni). L'"underground" était réellement la résistance d'une minorité.

Certes, l'infect "politically correct" tend à dresser de nouvelles barrières, une nouvelle omerta, mais la liberté concernant l'expression politique ou sociétale est sans commune mesure, arrivant d'ailleurs à une nouvelle clandestinité, une nouvelle résistance : l'invisibilité. Nous parlons souvent dans le vide et dans l'invisibilité médiatique totale ou la déformation caricaturale, à partir du moment où nous refusons le "package" de l'image de marque et le marketing.

En terme de vie quotidienne, il est indéniable que je n'ai jamais connu une vie aussi chère et inégalitaire qu'aujourd'hui où tous les produits de la vie quotidienne et les logements sont hors de prix. La prime est donnée aux nantis. Pour ce qui concerne le chômage et l'ascenseur social, ma génération (né en 1956, post-68) n'a vécu qu'avec les crises et les mauvaises nouvelles. Bassinés par les soixante-huitards triomphants et donneurs de leçons, nous sommes arrivés sur le marché du travail à la fin des années 1970 avec, en France, le plan Barre et le dégoût punk. La précarité, nous l'avons vécue immédiatement. Puis nous avons regardé la génération d'avant prendre le fric et les postes, avec la gauche se roulant dans l'entreprise : années Tapie. Le train passa. Il passe toujours.

Aujourd'hui, nous n'avons aucune nostalgie. Je crois --du moins pour ma part-- aucune amertume non plus. Car tout cela ne nous a pas empêché d'oeuvrer, de comprendre les mutations, de s'infiltrer dans toutes les percées de l'époque.

Ainsi, le présent est constamment ce qu'on en fait (nos prédécesseurs, comme Noël Arnaud ou François Caradec, se retrouvant embourbés dans la Deuxième Guerre mondiale, ont eu des choix plus cruciaux à gérer...). Je ne me situe donc pas du tout dans l'optimisme ou le pessimisme, mais dans le pragmatisme. La relativité, c'est cela : prendre en compte les paramètres et agir, trouver la catastrophe normale si elle arrive, et résister. Internet est un moyen de contrôle et un étouffoir cacophonique mais aussi un formidable vecteur d'expressions, de relais communautaires. Vivre autrement, repenser nos réseaux, changer notre conception du monde, voilà ce que le Laos nous apprend et des personnes dans notre quartier. Pensons local en liaisons avec d'autres locaux du monde global. Local to local.

Alors, nous n'entretenons aucun regret d'un âge d'or stupide, aucune rancoeur d'être né au mauvais moment, ni d'ailleurs aucun triomphalisme technologique (robocops du "progrès moderne", au temps du tri rétro-futuro), mais nous saisissons notre époque. Une période, des sociétés, il faut les secouer, il faut les utiliser.

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30 : 03 : 10

Socio-enviro

J'ai décidé cette année de m'amuser à lancer des idées multiples avec des slogans en "o". C'est rigolo, c'est esperanto (pour se comprendre dans beaucoup de langues), c'est pluro-futuro (pour remettre en marche la machine à imaginer et bouger notre monde).

Quand j'écrivais en 2007 sur l'écologie culturelle, il ne s'agissait pas seulement de lutter contre la normalisation planétaire destructrice de toutes les différences pour des consommations de masse indifférenciées. Il s'agissait aussi de faire le lien indispensable entre le souci de la flore et de la faune avec les questions sociales (rassurez-vous, je ne suis ni le premier, ni le seul dans ce domaine). Pas de rupture entre les évolutionnistes de la croissance et les rétros de la décroissance : la nécessité de croissances diversifiées, d'évolutions plurielles. Tout cela s'accompagnera d'attitudes isolationnistes figées mais aussi de "décrocheuses/rs" refusant la drogue de l'accumulation compulsive d'argent ou de biens, le cirque médiatique, sans pour autant négliger les plaisirs, le mouvement, l'expérimentation.

Aujourd'hui, tout le monde commence à intégrer le fait que l'environnement est une globalité, liant des périls globaux avec des devenirs très locaux. Ce local-global (localo-globalo ?) indique que la manière dont est réalisé l'habitat, l'architecture ou les organisations sociales et économiques est aussi importante que les environnements naturels. Le socio-enviro (ou socio-écolo) dépasse alors tous les clivages politiques, car il concerne plus de 80% de la population planétaire. Et même les 5% qui ont le pouvoir et la richesse apparentes ont-ils véritablement intérêt à perpétuer l'auto-destruction ? L'accumulation de l'argent et les disparités dans des entreprises non éthiques, produisant de surcroît des pollutions planétaires, sont-ils des bienfaits économiques durables ? 

Le retour puissant au local qui s'annonce ne peut donc être une fermeture, car les enjeux communs sont devenus trop importants. En revanche, ils consacreront les deux nécessités prioritaires partout : la qualité de l'environnement alliée à la qualité du vivre-en-commun. Nous seront toutes et tous bientôt "socio-enviro".

 

post-scriptum : un artiste taïwanais de "Bio-Art" vient de s'inscrire sur Twitter pour suivre l'actualité de gervereau.com. Il me souvient alors que je proposais aux autorités du Centre Pompidou en 2005 une exposition sur "Eco-Art" ou "Bio-Art" pour s'interroger sur existence et frontières de cette notion. Je n'eus jamais aucune réponse. La même chose d'ailleurs m'arriva avec un travail proposé sur l'histoire mondiale du visuel au Louvre (comme pour mes 4 ou 5 projets d'émissions télévisées autour des images). Cela n'empêche nullement des récupérations sans vergogne, quand la déchéance médiatique érige la coutume du vol intellectuel sans citation en règle, poussant d'ailleurs les scientifiques à agir de même : une cacophonie du choc d'egos pillards dans la bourse du news market.

Tout cela n'est pas seulement pour ironiser sur l'aspect visionnaire et sans scrupule des institutions françaises, mais plutôt pour insister sur la nouvelle mode --que je n'applique jamais-- du silence, de la non-réponse. On ne pratique même plus comme avec les lettres standards des éditeurs, on se défile, telles les opaques commissions paritaires de nos administrations ne justifiant jamais aucune de leurs magouilles. Le règne de l'hypocrisie, où chacun pense y gagner un petit avantage, caractérise véritablement ce pays d'héritiers dans lequel l'injustice est devenue une règle tacite.

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23 : 03 : 10

Se sigler ? Cinglé ?

Aaaaaaaaaaaaaaarbroup de mille brouettes. Chacun a sa petite marque de fabrique. Faut se sigler. Oui, c’est cinglé la course aux étiquettes. Moi, je n’achète pas ou je découpe, je porte les sacs à l’envers : devenir un porteur de pub gratos, propagateur, non mais ! De même, quand chaque artiste ou politique cherche et choisit un créneau, un combat, une litanie, j’ai évité d’être Monsieur Images ou Monsieur Relativité ou Monsieur Ecologie culturelle (Ecologie critique aussi). Bref, en multipliant les concepts et en intervenant sur divers fronts, je suis parvenu à suffisamment brouiller mon image publique pour échapper aux répétitions bêlantes face aux médias. Ouf. Je suis pluriel, comme vous.

 

Et pourtant, à l’occasion de la sortie d’un coffret avec les cinq longs-métrages réalisés cette année, revoilou la question d’un sigle posée. Elle l’était déjà avec le signe placé clignotant sur le site gervereau.com. Des internautes de différents continents voulaient un petit logo pour exprimer cette pluralité (jusque sur les t-shirts ?). Etait-ce bien raisonnable ? Nous n’allons surtout pas commencer une secte (chose que je hais par-dessus tout). Il vaudrait mieux d’ailleurs des logos, des variantes où chacun pourrait improviser et exprimer son tempérament, même son humeur –et changer.

 

Alors, j’ai inventé un nom amusant et simple « pluro-futuro», compréhensible assez largement et qui forme une sorte d’esperanto rigolo. Il manifeste cette volonté profonde de diversifier la diversité planétaire dans une perspective résolument évolutionniste, sans illusions mais sans répit, en triant dans l’ancien, le nouveau, le proche, le lointain, et en changeant (disons : rétro-futuro et local-global). Pas de perfection, pas d’arrêt de l’histoire et pas de norme. Cela veut dire des êtres multiples, des choix individuels de personnes éclairées (par l'éducation et la curiosité à tout âge), des économies diversifiées, des organisations sociales variées, des éthiques d'entreprises et des consommations durables, le refus des barrières figées entre travail et loisirs, avec la compréhension d'un destin commun de l'humanité et la mise en place de règles minimales acceptées partout.

 

Pour l’exprimer, j’ai repris l’étoile multidirectionnelle et placé en dessous un poisson des abysses. Le monstre des profondeurs constitue la métaphore visuelle des passagers clandestins de tous les continents que nous sommes, des obscurs qui s’obstinent, avec une forme drôle de biodiversité. Cela dit, à chacune et à chacun d’y mettre ce qu’elle ou il souhaite. Et de permuter. Cyril Stern m’a fait l’amitié d’interpréter l’image avec un positif-négatif assez taoïste, qui exprime bien la relativité. 

Ainsi, les pluros-futuros joueront au club des quelques-uns pour être au rendez-vous de personne, ils seront des sans-filistes insolents, des Yaos paisibles, des renégats à la société normée. Et nous allons nous amuser, tout en bougeant les lignes et en n’acceptant jamais l’inacceptable banalisé.

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20 : 03 : 10

Images ou arts ?

Je me sens bien seul. La question de l'enseignement d'une "histoire des arts" me fait bouillir. Pourquoi ? Après tout, c'est indéniablement un progrès. Qui s'élèverait contre le fait de montrer à notre jeunesse l'histoire des belles oeuvres réalisées sur notre continent européen ? Cette histoire est suffisamment riche et singulière pour avoir d'ailleurs influencé directement d'autres civilisations.

Les historiens de l'art sont heureux. Les historiens s'en moquent, quand leur souci est de trouver de l'iconographie qui "colle" aux cours. Les anthropologues, sémiologues, adeptes des "visual studies", continuent à mixer un peu tout dans leur shaker à idées, méprisant généralement chronologie et contexte --donc ils se tiennent avec mépris à l'écart de ce qu'ils considèrent comme un peu "studieux". Les spécialistes d'un support (photographie, cinéma, bande dessinée...) cultivent leur pré carré et n'ont aucune envie d'être mêlés aux autres. Le grand public (notion vague) s'en fout complètement, estimant qu'il est déjà très chic de parler d'"arts" en classe. Bref, aucune raison de s'émouvoir pour personne.

Pourtant, en quoi cette "histoire des arts" résoud-elle une des questions éducatives majeures de notre époque : le bombardement indifférencié --pour les jeunes ou les moins jeunes-- d'images de toutes les périodes, de tous les continents, sur tous supports, qui s'accumulent sur le même écran, avec le même effet d'actualité ? Comment pouvons-nous choisir si nous ne savons pas qualifier ces images, comprendre d'où elles viennent, pourquoi elles apparaissent ?

Déjà, la notion d'histoire des arts est très confuse. L'histoire de l'art a sa parfaite légitimité. C'est une notion apparue à la Renaissance en Italie, qui se propage (et revendique des sources dans le monde gréco-romain). Au XXe siècle, elle a un tel succès qu'elle annexe des civilisations qui n'ont aucun rapport (art khmer) ou même des objets industriels (l'urinoir de Marcel Duchamp). Ainsi, aujourd'hui, prudemment, parle-t-on d'"arts" avec un "s", ce qui permet d'englober qui la photographie, qui les arts décoratifs, qui les objets Senoufo ou de l'Egypte antique, qui les dessins d'enfants. Mais d'une part, il est choquant de plaquer une notion occidentale datée (si flatteuse soit-elle, comme le mot galvaudé de "chef-d'oeuvre") sur tout ce qui n'a absolument rien à voir, au risque de la plus grande confusion, d'autre part, où s'arrêter dans cet amalgame ?

Voilà pourquoi il est absolument nécessaire de livrer des repères concernant l'histoire générale de la production visuelle humaine, des premières traces aux jeux vidéos et à Internet. Cette histoire d'ensemble --et elle seule-- donne à toutes et tous la chronologie, la profondeur du temps et les différences dans l'espace avec tous les continents --alors que nos enfants sont souvent issus d'ailleurs de tous les continents et qu'Internet nous place dans un univers d'expression et de travail globalisé. Elle se complète par des initiations aux diverses techniques et par la compréhension des processus de création avec des créateurs. Enfin, à un âge plus avancé, l'explication des méthodes d'analyse d'images permet d'éclairer les futures citoyennes et les futures citoyens.

Voilà pourquoi, sur www.decryptimages.net, nous venons de travailler à la mise en évidence (avec animations) de 10 étapes fondamentales dans la production visuelle humaine, où l'art a bien sûr sa place légitime et essentielle. A chacune et chacun de s'en emparer, d'adapter, d'enrichir, d'accompagner. Cela permet en tout cas, dès le plus jeune âge, de sensibiliser à la différenciation dans ce que nous regardons. Se construire, c'est en effet d'abord disposer des connaissances générales qui permettent un choix. Sinon, même avec des savoirs spécialisés, nous devenons des consommateurs passifs et malléables.

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13 : 03 : 10

Godard enterre le cinéma ?

Antoine de Baecque vient de publier une lourde biographie de Jean-Luc Godard. Je ne l'ai pas lue encore dans le détail, mais l'entreprise titille les neurones. J'ose jeter quelques bribes.

Après le très beau travail factuel sur l'oeuvre de Nicole Brenez au moment de l'exposition au Centre Pompidou, Antoine entreprend plus ambitieux. Godardophile sans être godardolâtre, il décortique précisément vie et travaux. L'ambivalence du personnage s'y dégage. Elle est indéniable, tant ce dernier --je l'ai vécu-- peut se montrer doux et affable, timide, passionné, ou sec, cruel, grossier, pervers. Mais Vermeer était-il sympathique ? Chacun a le droit par moments de pisser vinaigre et de haïr l'humanité.

N'ayant rien à attendre de lui (il m'a juste fait faux bond pour un colloque que je dirigeais, où il devait avoir un échange public avec Pierre Soulages), nos rapports sont quasi inexistants. J'étais venu à Rolle le rencontrer, après avoir parlé cinéma très agréablement avec Freddy Buache. Le matin, cigare au bec (j'en aurais volontiers volé un), il m'a regardé, pris les livres apportés, et nous ne nous sommes à peu près rien dit. Fermé comme une huitre (quelques bons amis du cinéma avaient probablement savonné la planche...), il m'a reconduit en pensant que, spécialiste des "images", j'ignorais tout du grand écran.

Je fais partie pourtant de la dernière génération cinéphile, faisant la queue à la Cinémathèque de Chaillot, à s'écraser contre les grilles, se pelotonnant près de la petite Lotte Eisner en milieu de salle et achetant des revues spécialisées pour des débats entre amis spécialisés. Mais j'ai le tort de m'être intéressé aussi à la peinture, la bande dessinée, la photographie, la télévision...

Godard est un très grand créateur qui m'a toujours interpelé, même quand il pouvait être fastidieux (se cachant dans l'abscons pour se protéger) ou s'égarer idéologiquement ("le plus con des Suisses pro-chinois", selon les situationnistes). Le faux débat sur son anti-sionisme a peu d'intérêt. C'est surtout un vrai amoureux du cinéma, ayant joué à sa manière sur tous les registres.

Deux éléments pourtant dérangent. D'abord, sa révérence vis à vis des grands peintres, des écrivains ou philosophes de l'art occidental. L'admiration est nécessaire, je l'ai souvent dit (et son absence louche). Là, cela devient parfois alibis : on cite pour se grandir, pour se rassurer, pour se statufier. Et, monté soi-même en haut des cimes, on marche sur les mains des postulants (cela me rappelle une bande dessinée de Gotlib). Ou, à l'inverse, paradoxalement, on éprouve la nécessité de justifier la valeur du support film par rapport au Panthéon de la culture européenne classique.

Et surgit alors le second aspect, très déplaisant, de Godard : claironner que le cinéma meurt avec lui. Il n'est déjà pas né avec lui, loin s'en faut... Sinon, Picasso n'a pas décidé que la peinture disparaissait le jour de son décès. Cela fait un peu vieux con. Même si une certaine forme de cinéma --l'ère des producteurs-- est concurrencée avec le numérique par d'autres --ére des multi-diffusions, des multi-images--, le cinéma se revitalise et s'ouvre géographiquement.

Personnellement, je n'ai pas moins d'amour pour les films des années 1920. Les jeunes cinéastes du Brésil, d'Inde, du Mali, des Etats-Unis, même s'ils s'intéressent à la photographie ou aux jeux vidéos, restent toujours scotchés par Hitchcock ou Vertov.

Alors, que Godard maintienne l'exigence de son cinéma non formaté, sans alibis, et qui doit faire modèle, mais qu'explosent aussi parallèlement toutes les manières de montrer et de raconter. Le cinéma avance (quel que soit le vecteur). Il avance en dévorant Godard, comme Godard a dévoré Gance.

Soyons iconophages !

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09 : 03 : 10

Ceux qui savent

Le public n'a probablement pas idée de ce qui est fait en son nom. Il peut probablement l'entrapercevoir dans l'abêtissement télévisuel (un naufrage) : parce qu'on s'adresse à ceux qu'on considère comme des cons, on fait des programmes les plus veules, les plus scandaleux, les plus clinquants (c'est la victoire du nul, le plus petit dénominateur commun, le vertige du précipice). Il s'agit bien sûr d'attirer l'attention du plus grand nombre le plus longtemps possible pour vendre n'importe quoi ou cibler des groupes particuliers, "segmenter" les consommateurs addicts.

Mais le public n'imagine pas à quel point les médias dans leur ensemble sont soumis à "ceux qui savent", c'est-à-dire ceux qui jugent de façon péremptoire ce qu'on doit et ne doit pas dire et comment le dire. Le direct radio y échappe un peu quoiqu'il est devenu indispensable de couper la parole toutes les 10 secondes pour ramener l'interlocuteur au seul sujet qu'on veut entendre ou le pilonner sur ce qu'on pense être un problème ou un scandale.

En tout cas, dans la presse écrite et dans l'édition, "ceux qui savent" pèsent de façon drastique. Ils "savent" donc que le public ne lit plus et qu'il ne peut comprendre qu'une idée à la fois. Les textes sont coupés, réécrits sans vergogne de manière à ce que leur titre suffise à les comprendre : une accroche et un petit développement de cette accroche, des mots simples, des phrases courtes. Journalistes et écrivains, charcutés jour après jour, filent doux...

La pensée moyenne, qui est la pensée médiocre, celle des plus dangereuses modes intellectuelles moutonnières et de la lâcheté, triomphe ainsi. Dans ce cadre, il faut soi-même se résumer, se caricaturer, se vendre en ayant une image de marque, avec une idée répétée inlassablement en perroquet, en trépané bêlant, ou un chapeau, une écharpe, un tic... 

Face à cela, c'est l'omerta générale, car chacun tremble de perdre sa place ou de subir des boycotts, des disparitions médiatiques. Je crois et appelle donc à la révolte des spectateurs-acteurs, toutes celles et tous ceux qui refusent la bouffe insipide, les solutions "définitives" comme les nanotechnologies, et sont prêts à descendre dans la rue pour les fromages au lait cru (c'est une image, cela peut être le canard laqué de ferme traditionnelle). Tous les sans-filistes exigeants en réseau.

Pourquoi un moule codé ? L'écriture  prolonge l'individu. Elle véhicule sa pensée comme ses affects. Nous voulons des écritures différenciées, pas des passe-plats de dépèches standardisées ou des romans (et essais) formatés, nous voulons des ruptures, des scories, des maladresses, des naïvetés, des fulgurances, des écritures expérimentales avec des phrases courtes ou longues, des mots savants ou grossiers, de la discontinuité.

"Ceux qui savent" méprisent de fait le public et nivellent les médias, comme les expressions culturelles. Moi, je suis ainsi souvent à côté de la plaque. Ce faisant, j'espère (et ce site le confirme) parler pour beaucoup subissant le laminoir, la dictature inouïe des penseurs patentés, se trompant avec aplomb jour après jour et qui ensuite ne cessent de récupérer, paniqués mais avec un culot d'acier, les idées de ceux qui ne savent pas, poissons des abysses, obscurs besogneux.

Rassemblons vite les êtres fragiles des noirceurs marines, les atypiques. Que des jets d'encre fusent de partout. Bannissons la norme.

 

 

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03 : 03 : 10

Cinéma espresso !

Oh oui, il est temps de se cacher, de montrer sa nature patibulaire patchwork mafio-japono-dogon... Orlan, artiste très intelligente et dont j'apprécie (évidemment) beaucoup les derniers travaux sur l'hybridation, m'envoie un avis de "finissage" d'exposition. C'est une belle idée venue d'Allemagne : on fait la fête pour le vernissage et on refait la fête pour le finissage, ce qui incite les retardataires à venir.

Là, je suis en finissage de film. Tous à Yverdon le 7 mars à 16h pour le lancement officiel, dans le cadre de l'année Utopies & Innovations, du premier des cinq longs-métrages du "cinéma espresso" (voir "Films" sur ce site). "La fabrique des images hybrides" (titre choisi et annoncé depuis des mois, dois-je préciser, bien avant notre Descola pathétique...) traite du Japon : censure à Hiroshima, fascination pour le vainqueur super-héros (Etats-Unis), tradition insulaire très puissante tout en inventant une culture globale mixant les influences...

Le finissage enfiévré est l'étape la plus terrible car il faut rester lucide en l'occurrence entre la volonté d'une proposition rigoureuse, atypique, esthétique et les explications nécessaires pour que puissent être comprises les traces d'une longue et très difficile enquête. Maux de crâne avant. Maux de crâne (terribles) pendant, car il ne fallut pas relâcher l'attention d'une seconde. Maux de crâne après en attente du moment décisif (et de tout ce qui peut l'empêcher ou le pervertir).

Je suis un patchwork en décomposition.

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28 : 02 : 10

La honte

Je me suis réjoui de l'Ours d'argent donné à Roman Polanski à Berlin et me félicite de la couverture ces jours-ci du magazine Le Monde magazine. En effet, Roman Polanski a subi depuis plusieurs mois des silences gênés et hypocrites, ce qu'il faut qualifier de honte médiatique collective.

C'est un peu ce qu'aurait pu endurer Daniel Cohn-Bendit si la ficelle réchauffée bayrouenne n'avait pas parue trop grosse... Car "pédophile" fait désormais office de marqueur définitif d'infamie. 

D'habitude, la France a la détestable et snobinarde habitude de ne reconnaître le talent de ses enfants qui ne sont pas dans le "moule", dans le "main-stream", bref ceux qui dérangent et innovent en marge, que lorsque ces derniers ont été encensés à l'étranger. Là, ils peuvent revenir en filles ou fils prodigues. Sinon, pour peu qu'ils restent collés au bitume parisien comme à la glaise du Lot, il leur faut mourir pour se voir reconnaître quelques mérites, sinon devenir gâteux tout juste bons à se faire piquer de médailles.

En revanche, les étrangers has been ou never been en goguette ou les immigrés de luxe (culturels) bénéficient d'un prestige exotique parfois excessif.

Roman Polanski --même si on peut estimer ses derniers films plus convenus-- a apporté au cinéma des merveilles de récits déjantés, pantalonnades existentielles, à apparences multiples, comme d'ailleurs Roland Topor, auteur du Locataire chimérique. Il s'est réfugié en France, persécuté par un système judiciaire rapace aux Etats-Unis, ce qu'avait fait plus tôt un autre génie du double sens : Charlie Chaplin (en allant en Suisse). Mais, à peine dernièrement fut-il arrêté pour une affaire vieille de dizaines d'années et dont la plaignante ne voulait plus entendre parler, que l'omerta se mit en place.

Ce retour de l'ordre moral, cette méconnaissance de l'état d'esprit libertaire propre à ces années, en plus chez quelqu'un qui fut une victime grave (l'assassinat sauvage de sa femme enceinte), sont indécents et d'une bêtise crasse. D'abord, on peut être un salaud et un grand créateur (voir Aragon avalant les purges partisanes, tout en restant un très lumineux écrivain ou --plus insupportable encore-- Céline). Ensuite, Polanski n'a rien fait de plus que de pratiquer l'esprit de jouissance, de rêve et d'oubli, propre à son temps. Qui l'en blâmerait ? Il n'était pas un Gilles de Rais, un Barbe-bleue ratissant la campagne pour assouvir ses perversions, un Dutroux.

Alors cessons de donner des leçons à postériori, d'être des résistants 30 ans après, d'avoir des certitudes anachroniques. Je suis heureux que Roman Polanski soit honoré comme le mérite cet entomologiste de nos névroses et de nos dérèglements. Merci Roman.

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27 : 02 : 10

La faillite des images

J’avais décidé de ne jamais écrire ces lignes. En effet, je suis sorti furibard de l’exposition « La fabrique des images » de Philippe Descola au musée du Quai Branly. Pour moi : tout ce qu’il ne faut pas faire. Et puis, je me suis calmé et ai choisi de me taire, d’oublier. En effet, comme j’ai consacré trente ans de ma vie à travailler sur ces fameuses « images » (mises aujourd’hui à toutes les sauces), je me suis dit que tout bémol apparaîtrait immanquablement comme une marque de jalousie.

 

Ma nature en effet est plutôt indulgente et je préfère encourager des démarches thématiques osées, casse-gueule (des présentations qui bousculent), plutôt que l’alignement monographique facile sur des murs blancs : l’expo hôpital. Ainsi, Yves le Fur avec « D’un regard l’Autre » m’avait séduit à l’inauguration du quai Branly, comme, plus récemment, Jean-Hubert Martin jouant à « Une image peut en cacher une autre » ou --quoi que l’on pense de ses positions-- le formidable « œil » de Jean Clair et sa « Mélancolie ». Des aspects pouvait sûrement être critiqués, mais il y avait dans les trois manifestations une vraie compréhension du visuel et un sens de la mise en scène qui dépassaient la glose : une exposition n’est pas un livre.

 

L’article de Philippe Dagen dans Le Monde du 27 février 2010 me fait sortir de mon silence. D’abord, je souscris à chaque ligne de l’article. Ensuite, je crois, sur le fond, utile de pointer dans cet échec trois dangers à ne pas renouveler.

 

Premier danger : même si aujourd’hui tout fait image et tout circule par représentation sur écran, cessons d’employer n’importe comment ce mot pour faire mode sans essayer de comprendre les statuts des images, leurs rapports aux objets, et leurs fonctionnements (Descola ignore complètement les trois). Deuxième point grave : prendre un thème artificiel, comme ce classement de la création humaine en quatre parties (pourquoi pas six ? pourquoi celles-là ?) et ensuite les remplir au hasard, montre un mépris total de l’objet et de l’image : le processus devrait être inverse et ce sont de longues années à côtoyer les pièces qui généreraient alors éventuellement des hypothèses de classification. Dissuadons tout étudiant de pratiquer ainsi. Enfin, ajouter au méli-mélo actuel un méli-mélo proclamé est pernicieux : voilà les errements des « visual studies » où, avec séduction, on associe une main à une autre, qui ont mille ans de distance et des civilisations totalement différentes.

 

Disons-le, la hardiesse intellectuelle est permise à condition de reposer sur un vrai travail premier d’inventaire et de contextualisation. Voilà la nécessité de bases historiques sur les images, de repères. Si tout le monde consomme des images, réfléchir sur ces images nécessite enquêtes et labeur. Hors de cela, nous basculons dans la création artistique subjective. Mais, pour cela, encore faut-il un amour du visuel et une réelle capacité créative, pas des livres sur les murs.

 

Donc tout faux. Bancal et prétentieux, a-scientifique et même pas séduisant visuellement. N’y emmenez personne. Passez au large quand vous vous promenez au Quai Branly et bannissons tout scolaire de cette catastrophique entreprise de foutoir mental.

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26 : 02 : 10

Survivalists and 2012 ?

Le film 2012 (ou les Mayas : fêtons donc dignement le 21 décembre 2012 censé être la fin du monde) et la vieille manie des survivalistes hantent certains Etats-Uniens faibles du bonnet et des Européens de l'Ouest consommateurs frileux, habitués de la plainte et de la jérémiade, victimes avant même d'avoir subi quoi que ce soit. Quelle perspective que de se perpétuer dans des abris anti-atomiques ! Quel bonheur que de passer des années à végéter comme des produits avariés ou du congelé ! Quelle utilité que l'hygiénisme à tout crin pour attraper des allergies ! Sociétés de la déploration, sociétés d'esclaves passifs, sociétés moisies.

Cette Europe névrosée ou cette Amérique cinglée sont en train de contaminer, par la manie de l'assistanat tous azimuts, des peuples d'autres continents élevés dans le pragmatisme et la responsabilité individuelle. Il est temps de réagir, d'inverser les points de vue. C'est la lutte des plurofuturos, de ceux qui construisent leur devenir, sans illusions, avec la détermination des désespérés, qui alertent la planète et veulent des solutions plurielles, contre les monorétros, les tenants du passé (toujours meilleur dans son idéalisation), de l'arrêt de l'histoire et d'une conception unique du monde : la leur.

La question en fait n'est pas de survivre mais de vivre. La question n'est pas de durer comme un poulpe baveux mais de jouir et profiter de chaque petit moment. La question n'est pas d'avoir peur du futur et de se sentir impuissant, mais de prendre en mains la nature de son existence et repenser notre vivre-en-commun, ici d'abord, dans ce que l'on voit.

La responsabilité de chacune et chacun est première. Et puis, quand tout s'écroule, comme en Thaïlande ou à Haïti, on ne perd pas son temps en lamentations, on aide, on agit, on reconstruit. Le drame est aussi normal que son absence. Il est temps que la restitution de la mort et de la souffrance dans notre quotidien, de leur potentialité, soient des moteurs d'énergie, de jouissance, de créativité.

No survivalism. We want to live day after day ! 2012 is shit. We build here and everywhere : that is the struggle of Plurofuturos against Monoretros !

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