21 : 04 : 12

UNE ELECTION, ET APRES ?

Soutenez CULTURES DE TOUS, CULTURES POUR TOUS ! sur la page Facebook de l'INSTITUT DES IMAGES, de manière à réveiller créations et partages des savoirs, sans retomber dans les paillettes éphémères, mais en valorisant durablement les initiatives de terrain. Pas une question de fric : nos crises sont des ruptures de modèles nécessaires !

Et n'oublions pas que nous sommes face à l'histoire pour la formation des citoyennes et des citoyens : IGNORER L'HISTOIRE ET L'ANALYSE DU VISUEL A TOUS LES AGES AUJOURD'HUI, CE SERAIT COMME REFUSER JADIS D'ENSEIGNER L'ECRIT AU TEMPS DE LA REVOLUTION DU LIVRE.

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10 : 04 : 12

Sous une campagne de cache-cache...

Cet article est paru dans le journal Libération du 17 avril 2012 . A la suite de cela est né un intéressant débat sur la blogosphère. Soyons clairs pour que chacun juge. Ma position a toujours été celle de la défense d'Internet comme espace de liberté. Je me méfie de toutes les censures larvées sous prétexte de bonnes intentions et ce n'est pas par hasard que le masque des "anonymous" apparaît dans les "unes" de ce site. Alors il nous faut constater que la réactivité à la moindre annonce des cellules de riposte a limité la campagne électorale actuelle à des annonces-slogans et des non-programmes frileux. C'est l'effet tweet asphyxiant. En revanche, le développement de la blogosphère est l'amorce pour moi du passage d'une société du spectacle à des sociétés de spectateurs-acteurs. J'aimerais que les transformations profondes de la société et de nos regards sur le monde entrent encore davantage dans les sujets quotidiens. Merci de préciser et de lire les livres présentés sur ce site ("idées..." et "livres"). Voici l'article en question :

Pourquoi la campagne électorale française de 2012 apparaît-elle comme aussi longue et aussi ennuyeuse ? Parce que chaque électrice et chaque électeur sent bien que tout se joue de façon masquée. Nous voici dans une campagne-twitter. Il y avait avec Lénine l’agit-prop (agitation-propagande), voici l’ère de la piqûre de moustique : la tweet-prop. Cette réactivité compulsive des cellules de riposte et des bloggeurs suractifs ne donne plus le temps pour les réflexions de fond. Il vaut mieux avancer masqué en martelant un ou deux slogans pour parler à la tribune ou sur les écrans, car la politique, c’est le verbe.

L’ensemble de la population a de toute façon intégré le fait que la dette d’Etat plombe les marges de manoeuvre. Donc les enthousiasmes sont vite refroidis, même chez les plus bravaches. Pourtant, comme toujours, il existe des surprises. Jadis (2002), la surprise tint dans le kidnapping thématique de la campagne par la « sécurité ». Ensuite, ce fut le débordement de la « peoplisation » (Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal s’imposant dans leur camp en s’étalant dans les magazines), provoquant, par contrecoup, l’émergence Bayrou. Aujourd’hui, la caractéristique est la volonté de rupture par rapport aux années Sarkozy vues comme les années de la finance triomphante, de la destruction de l’économie réelle et du vivre ensemble avec des injustices grandissantes. Cette rupture est affirmée partout, même par un candidat-Président voué à une schizophrénie qui ne lui déplaît pas, car il s’est montré l’apôtre de la réactivité immédiate (au risque assumé de se contredire).

Du coup, la « surprise » 2012 est Jean-Luc Mélenchon, car il est le meilleur tribun de la rupture avec le capitalisme financier. Son discours, de plus –et cela a été peu souligné—, est novateur par rapport à ceux traditionnels de la famille communiste. Il intègre ainsi la nécessité de s’inscrire dans une logique « verte » ; il ne tient pas la ligne nationaliste de la fermeture des frontières mais parle d’Europe, d’Europe transformée, et de mondialisation, d’échanges, de migrations positives. Le peuple français, à travers cette élection, commence en fait à comprendre que nous ne vivons pas des « crises » mais des ruptures de modèles. Cela brouille les lignes dans chaque camp : traditionalistes contre innovateurs.

Marine Le Pen a pris ainsi un tournant social qui était étranger à son père, même si  l'offensive sarkozyenne l'oblige à revenir à ses fondamentaux. Le candidat-président tente, lui, à nouveau d’apparaître comme le rassembleur de la droite nationale et de la droite réformiste. François Bayrou peine à renouveler un simple discours du « ni-ni », ayant laissé échapper la chance de fédérer droite réformiste et gauche modérée. François Hollande tient sa seule ligne possible, mais du coup sans indiquer qui triomphera au pouvoir : les gestionnaires productivistes ou les promoteurs de nouvelles formes démocratiques durables. Jean-Luc Mélenchon unit des bureaucrates bien peu démocrates et des penseurs d’une économie durable (des libertaires proudhoniens environnementalistes), grand écart aussi, qu’il lie grâce à un verbe républicain. Enfin, Eva Joly peine à additionner moralisation de la vie publique avec un véritable aggiornamento écologiste.

Si la justice a explosé comme thème central, l’écologie est en effet le non-dit assourdissant de cette campagne : comme si chacun voulait une rémission avant d’entrer dans cette perspective inévitable, comme si les catastrophes environnementales et les acculturations ne touchaient pas d’abord les plus pauvres. La crise financière est brandie, la crise environnementale est tue.

Cela s’explique par une lutte dans tous les camps entre conservateurs et rénovateurs. Alors, paradoxalement, cette élection masquée et frustrante se révèlera probablement dans l’Histoire comme une élection-tournant : la majorité des Français –cela traverse la pyramide des âges-- se rend bien compte des insatisfactions dépressives induites par les comportements de consommation addictive, par l’aberration d’une société qui a rendu ses savants invisibles au profit des bateleurs, par un besoin de valeurs face au tout-argent.

La vraie question aujourd’hui, dans ce cache-cache, reste : que va faire effectivement le futur gouvernement ? La crainte que nous pouvons avoir est que les difficultés financières paralysent les dirigeants dans des logiques surannées. L’heure en effet n’est plus aux paillettes. Ni aux blocages administratifs d’ailleurs. Ni à la simple gestion. Il est temps de secouer le système par le bas pour redonner espoir sur les questions de justice et de durabilité (les socioécologistes sont nés de ces deux nécessités). La refondation de la démocratie est indispensable en passant de la société du spectacle aux sociétés des spectateurs-acteurs. C’est par ce retour au local que va s’organiser le « remue-méninge » nécessaire partout sur les manières dont nous voulons vivre, l’aspect rétro-futuro : ce qu’on souhaite conserver et là où il faut innover. Traditions choisies et transformations.

Tout cela s’inscrit dans des pensées locales-globales, de prises en mains par chacune et chacun de son univers visible direct, par des mécanismes rapides d’expérimentations in situ, par des choix de consommateurs-acteurs qui défendent des productions locales, et une ouverture par pallier vers la planète. A l’Etat national de devenir ainsi un dynamiseur, un agent de structuration de pôles d’excellence en réseaux et d’aide à la diffusion planétaire. Le local-global, à l’ère d’Internet, est notre nouvelle échelle obligée, celle de nos identités imbriquées et des responsabilités stratifiées.

Alors, gageons que cette élection ennuyeuse va se révéler plus significative qu’on ne pourrait le penser. Le malaise général est éloquent et le sentiment de paralysie devient insupportable. La véritable question sera ensuite de savoir si le futur gouvernement saura rassembler et dynamiser par la mise en valeur du local et une structuration prenant en compte les mutations environnementales et culturelles en cours ou si –par cécité ou paresse—la seule mise à jour des comptes va désespérer un peu plus un peuple sans idéal, sans modèle, sans allant. Ce n’est nullement une question d’argent.


Message des socioécologistes :

Ce texte de Laurent Gervereau pose les bases des transformations à venir, que nous avons initiées au Brésil et au Canada. Beaucoup surnomment désormais le personnage avec une  ironie tendre : "le plus gros iceberg du XXIe siècle". Il est stupéfiant en effet d'avoir travaillé pendant 30 ans dans l'ombre sur le monde nouveau des images, la philosophie de la relativité, les humains planétaires et leurs identités imbriquées, l'écologie culturelle, la fracture générationnelle, la traversée des utopies, sans que ces idées n'aient été massivement visibles, même pour être contestées. Comme le dit paradoxalement Michel Serres (Le Monde du 13 avril 2012) à 82 ans, il est temps de penser autrement que les "vieux pépés" de la sinistrose occupant les écrans depuis les années 1970 en s'étant toujours trompés et en interdisant de façon scandaleuse toute innovation ou toute expérimentation au nom de leurs échecs.

L'heure est venue, avec notamment les socioécologistes (voir www.see-socioecolo.com  et la rubrique "idées, philo, politique" de gervereau.com), de regarder sous le niveau de l'eau et de diffuser enfin massivement des perspectives nouvelles.

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31 : 03 : 12

CULTURES DE TOUS, CULTURES POUR TOUS

Cultures de tous, cultures pour tous

En ouverture de ce texte qui cherche à permettre les conditions d'une vraie éducation culturelle pérenne et utile, je veux avoir une forte pensée pour Aminata Traoré, Samuel Sidibé et tous les amis du Mali, ce pays extraordinaire actuellement déchiré. Mon film "La pauvreté, c'est quoi ?", tourné entre Bamako-Ségou-Mopti-Sangha et le pays Dogon- Tombouctou et le Sahara-jusqu'à Kayes sur le fleuve Sénégal, totalement impossible à réaliser aujourd'hui, devient un document exceptionnel de peuples vivant en paix dans une incroyable diversité au nom d'une histoire très longue.


La culture tente de s’immiscer comme thème de campagne électorale. Mais outre le fait qu’elle apparaît pour beaucoup comme une « danseuse » en temps de crise, nous voyons combien le débat est faussé par des lobbies défendant avant tout leurs subventions. Si avoir une politique culturelle d’Etat consiste à dépenser 1% du budget général, la belle affaire. Certains pays d’ailleurs n’ont pas de ministère de la Culture, considérant que la culture est partout et du ressort de la société civile pour en assurer la diversité.

En France, nous sentons qu’il est temps d’une refondation à une époque de basculement générationnel et d’une nouvelle donne technologique avec Internet. Quelques auteurs ont pointé avec justesse plusieurs nouveaux enjeux. Sur le fond, Bernard Stiegler refuse à juste titre un tri sélectif : des cultures « populaires » et d’autres non, des publics cultivés et d’autres « éloignés de la culture ». Olivier Poivre d’Arvor, lui, a identifié deux aspects essentiels qui sont d’ailleurs liés entre eux : la révolution numérique et la question de l’exportation culturelle.

Pour ce qui concerne la définition de la notion de culture dans la société actuelle, il importe de sortir d’une vision cloisonnée qui n’est plus de mise. Le sociologue Bernard Lahire a bien montré l’hybridation des goûts et la capillarité des habitudes culturelles. Ce n’est pas d’ailleurs que l’individu pense faire la même chose en allant à un match de football ou en lisant un roman japonais. Posons les choses clairement : la relativité des attitudes n’est nullement un relativisme philosophique (tout se vaut, donc rien ne vaut rien). L’individu va voir un tableau de Vermeer différemment de la manière dont il lit une bande dessinée. Tout cela correspond de plus, dans notre monde d’aujourd’hui, à ce que j’ai défini comme des identités imbriquées et une histoire stratifiée du local au global. Nous vivons, non plus avec le High et le Low, la Culture et des formes d’expression populaires, nous vivons dans un ensemble d’expressions culturelles, dans un ensemble de cultures qui ont chacune une spécificité : cultures de tous.

Voilà pour le constat. Mais que faire ? Supprimer tout ministère et laisser prospérer ou dépérir ? Comment justifier l’aide publique en temps d’argent rare pour l’Etat ou les collectivités locales ? Souvent, seule l’argumentation d’une défense des budgets fait office de politique culturelle. C’est court.

Le soutien aux industries et aux métiers culturels est un aspect. La pensée d’un patrimoine conservé, valorisé et facteur d’image est un autre. Mais tout cela doit se faire par une mise à plat et des enquêtes du local au régional, du régional au national pour être porté vers le continental et le global. L’Etat dialogue avec les collectivités, il aide à une mise en réseau de pôles d’excellence sur tout le territoire. C’est un vrai big-bang de la visibilité locale qui s’impose. La question n’est pas alors financière, mais de valorisation et de dynamisation du tissu des initiatives.

Dans quel but ? Que la culture serve l’image, la visibilité locale pour porter notamment les entreprises. Que les savoir-faire dans tous les domaines adoptent une attitude « rétro-futuro » : préserver et innover. Que le tourisme soit rattaché à la culture d’un côté et l’exportation culturelle de l’autre. On comprendra ainsi qu’il existe une véritable économie culturelle d’une part et que d’autre part des apports culturels intangibles, non financiers, non mesurables, ont une importance primordiale.

Une culture pour porter l’économie et faire image ? Certes. Mais à quoi bon en élargir la définition si c’est pour s’adresser à des consommateurs addictifs, passifs. Le prochain gouvernement sera donc aussi jugé sur une véritable démocratisation culturelle : cultures pour tous. Elle pourrait passer par la création d’un ministère de l’Education et des Cultures en suivant le fil de la pensée de Jean Zay. En tout cas, il est nécessaire de créer un Secrétariat d’Etat à l’éducation culturelle (plutôt qu’une mission interministérielle qui risque de se perdre dans les limbes administratives). Ce Secrétariat d’Etat aura pour mission d’offrir les conditions de cette éducation tout au long de la vie depuis la maternelle.

Du point de vue du contenu, il importera d’abord d’initier aux pratiques culturelles : création, techniques, consommation. Ces initiations seront aussi un éveil au sensible. Il s’agit en second lieu d’inscrire durablement l’apprentissage de repères dans le domaine visuel et musical.

L’histoire et l’analyse du visuel doivent en effet être enseignés depuis la maternelle jusqu’à l’université et des modules ouverts à tout âge. Pourquoi cette urgence singulière ? Nous basculons d’une civilisation dans une autre. Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons été ainsi en contact avec des images de toutes périodes, de toutes civilisations, sur tout support, créant une ubiquité constante. Et nos enseignements n’en tiendraient pas compte ? Nous raterions une étape primordiale (et serions obligés ensuite de courir après d’autres pays dans quelques années). Nous raterions aussi l’occasion de développer de la recherche et des produits exportables dans ce domaine. Il s’agit donc d’un impératif citoyen urgent.

Comment alors faire avancer les choses de façon décisive (nous avions eu de bonnes paroles de tous les candidats en 2007, sans aucun résultat) ? Il faut créer ce Secrétariat d’Etat pérenne. A charge pour lui de commencer par la base : l’inventaire rapide de toutes les initiatives –souvent remarquables—disséminées sur le territoire dans le domaine culturel et éducatif. A lui de les valoriser par des plates-formes régionales et une plate-forme nationale. A lui de créer des pôles d’excellence en réseau et des outils de formation des formateurs. A lui de lancer le périmètre d’un établissement public nouveau à partir des ressources existantes : Centre d’éducation culturelle, qui sera chargé d’animer cette question de façon souple en liaison avec tout le réseau local et en ayant le souci aussi de l’international. A lui d’aider France 5 à avoir enfin un rôle éducatif et valoriser les créateurs et les savants totalement disparus des modèles sociaux « visibles », ce qui pose une question morale et éducative fondamentale. Le savoir doit redevenir une valeur dans la société.

Nous en avons assez des bonnes paroles stériles, de l’argent public dépensé sans aucun effet, des initiatives nombreuses toujours isolées et méprisées. Nous attendons des engagements clairs dans ces trois domaines : visibilité des initiatives locales, démocratisation culturelle, introduction à tous les âges de l’histoire et de l’analyse du visuel.

Laurent Gervereau

Directeur de www.decryptimages.net avec la Ligue de l’Enseignement,

plus important portail d’éducation culturelle francophone

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21 : 03 : 12

Toulouse/Merah : médiaterrorisme et "miracle français"

Je suis, de par ma formation protestante, peu enclin à la célébration du miracle et n’ai jamais fréquenté Lourdes (peut-être malheureusement). Mais les derniers événements terroristes que nous venons de vivre réveillent en moi des sentiments ancrés de longue date.

D’abord, une grande défiance. Après Madrid, je parlais dans les colonnes du journal Le Monde de médiaterrorisme. C’est-à-dire un terrorisme conçu narrativement en une succession d’événements destinés à dicter leur attitude aux médias. Il s’agit d’un grand danger qui doit appeler en retour des efforts constants de distanciation (alors que l’horreur, au contraire, rompt la réflexion semblant indécente par rapport à notre émotion spontanée). Cet événement terrible est circonstanciel. Il nécessite enquête (et encore, que saurons-nous vraiment ?). Les Français ont, eux, à construire la société de demain en parlant de justice, de durabilité, de vie quotidienne. Attention au rideau de fumée.

Nous sommes désormais constamment pilonnés par ce terrorisme, comme par les faits divers ou les catastrophes : la négativité marginale. Ces éruptions défient le vivre-en-commun. Elles détournent des sujets cruciaux concernant la vie quotidienne, comme des enjeux du futur. Cela doit donc se contenir par des principes clairs : limiter la publicité, cesser de parler sans informer ; condamner le principe (suivant la non-violence de Gandhi et pas ce romantisme anarchiste qui déconsidéra les libertaires) ; toujours avoir à l'esprit que sur ce terrain, la manipulation est constante, la vérification impossible et la victoire d'une répression des libertés publiques généralement la conséquence. Terrorisme et faits divers sont des exceptions marginales et malheureuses de la société : il est insupportable d'en faire des stars du news market.

Il y a cependant aussi des leçons positives à tirer. Déjà, lorsque je montais avec Pierre Milza et Emile Temime en 1998 l’exposition Toute la France. Histoire de l\'immigration en France au XXe siècle, nous comprenions que les apports de l’immigration (Belges, Italiens, Polonais, Portugais, Africains, Asiatiques…) ne touchaient pas seulement le monde du travail manuel mais tous les domaines de la société, des arts au langage et même aux mœurs alimentaires, c’est-à-dire les racines profondes de notre vie en commun. Dans l’entrée de l’exposition, nous rappelions que « croissant » venait du siège de Vienne, « café » de l’arabe ou « baguette » de l’italien.

Alors, les images des représentants des communautés juives et musulmanes unis après les événements de Montauban et Toulouse résonnent fortement. Oui, nous habitons sur un territoire qui a tout pour être morcelé, divisé, et qui pourtant vit un destin commun. Voilà pourquoi d’ailleurs le débat sur l’identité nationale fut si inopportun et la stigmatisation brutale des Roms une faute, alors qu’il importe de défendre dans le monde les nomades souvent menacés. Vivant en décembre 2006 la campagne électorale néozélandaise à Wellington, j’eus la stupéfaction d’entendre le leader de la droite la plus dure commencer son discours par : « Nous, peuple d’immigrés ». Et il avait raison puisque les Maoris vinrent tardivement de Polynésie sur ce territoire, juste avant les Européens et aujourd’hui les Asiatiques.

La France est dans le même cas de figure, c’est un pays patchwork fait d’influences et d’immigrations successives. Nous savons désormais que les peuples celtes n’étaient pas homogènes et combien les mélanges se firent avec les Romains, combien les frontières furent poreuses entre les Gallo-Romains et ces « barbares » dont on découvre aujourd’hui qu’ils étaient dans des systèmes d’échanges et de modes de vie très proches. Il suffit, au niveau régional, de recueillir les influences anglaises dans le patois du Cotentin ou les traces de civilisation Viking en Normandie pour saisir sur la longue durée un jeu constant d’échanges entre notre territoire et d’autres peuples extérieurs. De plus, le fait d’être situé comme dernier lieu avant l’océan pour les migrations venant de l’est et zone de passage nord-sud accentue la porosité.

Il n’est pas besoin de faire de la généalogie ou de rappeler les statistiques indiquant qu’en moyenne tous les Français ont un grand-parent d’origine étrangère, pour comprendre que nous sommes un territoire d’immigration. Et pourtant, ce « miracle français » repose sur une appropriation culturelle et institutionnelle forte par l’ensemble du peuple. Notre « francitude » n’est pas molle ni honteuse (sauf à certains moments de l’histoire). Elle est spontanée et puissante, parfois plus vibrante d’ailleurs encore chez les Français de fraiche date.

Cela tient probablement à un attachement ancré à l’Etat. Cet Etat centralisateur sous Louis XIV, coercitif, est devenu la République pour toutes et tous. Contrairement à la tradition des Etats-Unis, profondément fédéraliste et se défiant de l’Etat (voir Thoreau), la France vit dans l’union autour de ses institutions centrales. C’est cette union qui permet de relier le morcellement culturel national. Pourtant, les écueils restent béants. Au-delà même des arrivés de fraiche date d’Afrique ou d’Asie et de leurs descendants, le climat, la géographie, les paysages, les mœurs, sont parfois extrêmement différents d’un lieu à un autre. Quand il faut prendre l’avion aux Etats-Unis pour appréhender la diversité du pays, il suffit parfois de marcher en France. Comparez Dunkerque et Ajaccio, Quimper et Colmar, Bayonne et Le Puy-en-Velay, la Creuse même et le Lot, Besançon et Dijon, la Corrèze et la Provence…

Et, partout, nous retrouvons ce que j’ai défini comme des identités imbriquées pour les parcours individuels et des histoires stratifiées pour les évolutions collectives, du local au national, du national au continental, du continental au global. Cela doit bien sûr avoir des conséquences sur notre boussole éducative, tant pour les questions d’histoire, de géographie, d’environnement, ou pour l’histoire du visuel ou celle des musiques. La pleine affirmation de ces richesses, dans tous leurs aspects (« cultures de tous »), permet d’opérer une vraie démocratisation culturelle (« cultures pour tous »). C’est le moment également, sur l’ensemble des aspects de la vie quotidienne, de faire un « tri rétro-futuro », de choisir ce qu’on conserve, ce qu’on abandonne, ce qu’on recycle, où il faut innover, ce qu’on pense durable ou pas…

La solution face à la crise est donc de jouer local-global, micro-macro. C’est parce qu’il y aura réveil des énergies locales que le pays exportera et échangera avec la planète. Il s’agit pour l’Etat de décentraliser à nouveau, mais aussi de ne pas perdre son rôle structurant : mettre en place des pôles d’excellence régionaux travaillant en réseau dans un maillage territorial (qui n’oublie pas l’outre-mer) ; organiser des plates-formes, des portails de visibilité régionaux et nationaux pour faire cesser l’invisibilité des milliers d’initiatives locales, souvent très pertinentes.

L’heure est ainsi à franchir un cap historique où la cohésion nationale se voit réaffirmée par une République qui défend la diversité, et permet de la diversifier encore à travers nos identités imbriquées. Le miracle français, celui d’un territoire aux 300 fromages, aux querelles de clochers ou qu’on veut embarquer dans des enjeux extérieurs comme le désolant conflit israëlo-palestinien, ce miracle est notre bien commun. Comme la Chine unit (parfois avec violence malheureusement) des peuples très variés, la France est un concentré de diversité. C’est une chance exceptionnelle dans le monde qui s’ébauche au XXIe siècle, avec des correspondances directes vers l’ensemble de la planète. Alors, ouvrons les yeux, cessons les débats stériles, libérons les énergies et protégeons ensemble notre formidable trésor commun, même si nous ne croyons pas aux miracles.

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10 : 03 : 12

Respirons ! Et, soudain, j'apprends la mort de Jean Giraud

Vous connaissez Chancel ? Non pas l'animateur culturel Roger Crampes qui hanta les étranges lucarnes et radioscopa les voix dans l'air du temps. Non, le dessinateur Jean-Louis Chancel, grand résistant pendant la Deuxième Guerre mondiale. Vous allez pouvoir le découvrir dans les mois à venir sur le site du Musée du Vivant grâce à une belle donation de la famille. 

Alors que nous avons aujourd'hui probablement la quatrième éclatante génération européenne (sans compter les Etats-Unis ou le Japon) de créateurs de bande dessinée, que les auteurs historiques (Moebius à juste titre, mais aussi Chris Ware, Tezuka ou Willem et Joos Swarte) sont célébrés en grands artistes qu'ils sont, le dessin de presse est un peu à la traine. Même Saul Steinberg est très oublié ou Gus Bofa. Dubout a bénéficié de l'action de Wolinski. J'ai, avec Christian Delporte, défendu Cabrol et Sennep.

Il est temps de REGARDER Chancel. Entre Hermann-Paul, Bofa, Forain et Grosz parfois, il a des fulgurances. Cela nous sort un peu de la campagne électorale, dont on aimerait raccourcir l'issue par peur des inepsies que les perdants putatifs risquent de nous inventer.

Poussons donc résolument à une éducation culturelle dans laquelle on puisse "apprendre à voir", découvrir des Chancel, ouvrir les yeux sur les medias, installer "Histoire et analyse du visuel" dans l'ensemble du système éducatif. Allez voir et soutenir l'Appel porté par de grandes organisations et des personnalités très variées sur ma page facebook : "L'éducation culturelle, une priorité citoyenne". C'est là une chance historique à saisir.

PS MOEBIUS  : Alors que je venais d'écrire cette chronique, j'apprends la mort de Jean Giraud/Moebius. Un paquebot s'engloutit. La semaine dernière, Schuiten à Bruxelles me le disait gravement malade. J'avais pourtant eu encore le bonheur de parler de façon décontractée avec lui de dessin dans les rues de Sienne en septembre dernier pour l'inauguration de l'exposition Manara. Heureusement, il avait connu un succès énorme à la Fondation Cartier. Que dire sur cet artiste majeur dans l'histoire des arts plastiques ?  Pratiquer une surenchère placide pour déciller le regard public et affirmer  calmement, sans hystérie, que nous perdons un Lautrec, un Hokusai, un Matisse, un Kertesz ou un Welles ? Qu'ajouter à ses derniers petits albums angoissés, à sa personnalité qui pouvait être cassante comme incroyablement disponible et simple (je me souviens avoir regardé avec lui un match de foot dans son pavillon de banlieue en 1998) ? Je pense à sa femme qui l'a beaucoup aidé. Je communie avec tous les artistes qui savent ce qu'ils lui doivent. Jean Giraud est un des leaders de la génération des auteurs de bande dessinée des années 1960 qui auront totalement sorti cette forme d'expression de la vision européenne d'un loisir futile pour enfants. Alain Resnais doit être triste.


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27 : 02 : 12

Notre vie, ce sont aussi les institutions

L'organisation de l'Etat semble indifférente. Pourtant,  sentant un formidable décalage entre le peuple et ses dirigeants, nos candidats (présidentielle 2012, France) proposent des réformes à la marge, de manière à sembler réformateurs et soucieux de démocratisation (référendums).

 Il est temps de proposer de vraies réformes structurelles d'ensemble. Pourquoi ignorer les questions de fond ? Pourquoi ne pas accompagner le basculement vers les sociétés des spectateurs-acteurs ?


L’avantage et l’inconvénient du choix démocratique est qu’il suppose l’évolution, les perfectionnements constants et l’esprit critique. Aucun système n’est parfait et tous, même excellents à un moment donné, ont tendance à se pervertir et se nécroser. Voilà ce qu’il en est de la cinquième République française. Nul étonnement alors à ce que chacun en appelle à des rafistolages divers de circonstance. Mais si nous repensions l’ensemble ?

Quel système constitutionnel ? Le système auquel finalement les Français semblent assez attachés, raillé souvent comme une sorte de monarchie constitutionnelle, est celui dirigé par un Président de la République révocable qui joue le rôle de stratège, d’arbitre, de recours, de porte-parole international. Le président fait le lien (comme tout l’Etat) du local au mondial. Sous sa direction, le Premier ministre développe la politique choisie, répond techniquement aux besoins de l’heure, fédère les énergies en réformant dans la concertation. Dans ce sens, l’aspect « chef d’équipe », celui qui permet la diversité des avis et des initiatives puis tranche, est probablement la version actuelle de ce que le Président doit être (et pas un « omni-président » qui devient forcément un « omni-incompétent »). Il s’agit de gérer efficacement l’usage des temps différents de l’impulsion, de la concertation et des débats, de la décision. Du respect des compétences et de la curiosité des points de vue. D’ailleurs, le général de Gaulle lui-même s’était entouré de personnalités fortes et variées (André Malraux, Léopold Sédar Senghor, Georges Pompidou…) dont il écoutait les avis. Un Président « normal » ?

Le pays a cependant aussi besoin d’une clarification de son fonctionnement à tous les étages, car chacun est en crise. Au niveau local, la commune ou l’intercommunalité doivent constituer des niveaux essentiels de décision de proximité (avec référendums d’initiative populaire qui profitent des nouvelles possibilités d’Internet). C’est au niveau local que se réveilleront les réflexes citoyens auxquels toutes les générations aspirent. C’est au niveau local que pourra s’opérer la conjugaison des générations contre le bourrage de crânes perpétuel de l’impuissance, ne créant que la rage, la frustration et le désespoir. Dans le dialogue local-global, le réveil du local est ainsi l’échelon fondamental, la première étape. Celui sur lequel chacune et chacun a prise, son univers « visible » directement.

Il est nécessaire aussi de consolider des régions fortes qui portent des pôles d’excellence en réseau avec une vraie pensée de l’aménagement du territoire. L’émiettement administratif français (cantons, conseils généraux…) est nocif car, non seulement il coûte mais affaiblit les régions. Quant à l’Etat central, il régule, coordonne (aménagement du territoire en pôles d’excellence répartis), impulse, aide à porter le local vers le continental et le mondial. Ce sont des réalités stratifiées.

Par le réveil du local, nous sortirons ainsi les citoyens du sentiment de dépossession de leur devenir. Nous pourrons valoriser les initiatives sans tomber dans le sentiment d’une invisibilité, d’une fracture générationnelle, d’une trahison des médias et d’un personnel politique totalement coupé des réalités quotidiennes de la population. A l’autre bout, il est nécessaire de renforcer la gouvernance continentale (ne serait-ce que pour la régulation des échanges) et d’organiser clairement une gouvernance mondiale quand les questions de circulations financières, de commerce, de changements climatiques, de pollutions, de migrations, de catastrophes, de disparition des énergies fossiles… dépassent les frontières. C’est aussi la question d’un comportement éthique planétaire minimal.

Mais revenons à la France. Notre République, pour plus d’efficacité, mériterait également quelques réformes de clarifications courageuses et pas seulement des bricolages à visée électorale. Osons des propositions. Comme le pensait Raymond Barre, l’élection d’un Président pour 7 ans non renouvelable permettrait de développer vraiment une politique et un programme, à condition d’allonger la durée de l’assemblée (pour éviter des cohabitations paralysantes). L’Assemblée nationale devrait devenir ce qu’elle annonce : une Assemblée de l’ensemble du peuple à la proportionnelle intégrale. Cela supprimerait l’aberration de courants de pensée très importants par le nombre de sympathisants (comme le Front national ou les écologistes) sans groupe parlementaire ou même sans député faute d’accords électoraux –déni démocratique. Le Sénat devrait, lui, au contraire, être élu au suffrage universel tous les 9 ans pour représenter les territoires. Nous aurions ainsi un bicamérisme clair et sûrement un renouvellement du personnel politique (avec l’interdiction du cumul et une limite d’âge à 75 ans).

Nous sentons bien le malaise actuel. Il résulte de deux sentiments profonds : l’impuissance et l’injustice. Par certains aspects, il est très spécifique à notre pays. Il est temps d’oser et de réveiller la France.

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04 : 02 : 12

SORTIR DE LA CRISE GRACE A L'EDUCATION ET A LA CULTURE !

Soutenez ce texte sur www.gervereau.com (contact), il est d'expression collective dans un contexte de débats utiles pour affirmer priorités et valeurs :


La crise est là, certes, nous le savons. L’argent public se raréfie. Le moral des Français est dans les chaussettes. Mais, quand nous regardons sur le terrain la somme des bonnes volontés, des énergies, de l’inventivité, des actes gratuits généreux, nous avons le sentiment de chances gâchées, d’un peuple dont on a tué l’espoir et l’énergie pour le jeter dans la résignation et la frustration. Pourtant, l’économie ne relève pas seulement de mesures techniques, elle dépend en grande partie aussi de psychologie sociale. Voilà pourquoi l’intuition de François Hollande sur l’envie du futur à redonner à la jeunesse est fondamentale pour contrer cette « fracture générationnelle » --que je dénonçais dès 2005-- en bâtissant une vraie conjugaison des générations.

Quoi faire alors pour l’éducation et la culture ?

Tout ne relève pas de dépenses supplémentaires mais d’objectifs clairs, de confiance à redonner aux professionnels (notamment par le respect des compétences), de valorisation médiatique de nos savants et de nos créateurs. Dans le domaine de l’éducation, il devient urgent de s’accorder sur ce que l’on pourrait appeler une « boussole éducative », qui est à donner dès le plus jeune âge, car c’est au primaire que les disparités sociales et individuelles peuvent être corrigées. Lire, écrire, compter, maîtriser des langues, certes, mais aussi savoir se situer dans l’espace (géographie et environnement), dans le temps (une histoire générale stratifiée sur la longue durée qui part du local pour parler du national, du continental et du planétaire). Parallèlement, à l’évidence, l’usage du corps (gymnastique, danse, théâtre) est essentiel.

Mais les enseignants baignent –ils le disent tous les jours-- dans le monde d’identités imbriquées de nos enfants, où ils se trouvent souvent démunis pour répondre à celles et ceux qui vivent dans des expressions culturelles mutantes. Il est donc urgent de leur donner des outils.

A cela, nous le voyons avec l’explosion médiatique, il faut donc ajouter une éducation culturelle, qui dépasse la seule éducation aux arts. En effet, les enfants, comme les adultes, sont désormais bombardés d’images de toutes les époques, de toutes les civilisations, sur tous les supports. Face à ce maelström incompréhensible, il devient fondamental d’apprendre des repères en histoire générale de la production visuelle humaine, qui donnent des renseignements temporels, géographiques et sur les supports. Cela se complète par des initiations aux pratiques culturelles : outils d’analyse, initiations à la création, familiarisations avec les créateurs et les lieux de diffusion culturelle. Dans ce cadre, il serait utile d’ailleurs de donner parallèlement des repères en histoire planétaire des formes musicales.

Nous pouvons comprendre que tout cela ne sera possible qu’avec un très fort décloisonnement entre éducation et culture. La déperdition d’énergies et d’argent est forte en effet quand les réalisations sont éclatées en autant d’institutions et de services. Ne constituons pas pour autant des monstres administratifs ingérables, mais il est vraiment temps de coordonner, de fédérer les activités pédagogiques des musées, les développements sur les médias du monde éducatif, les ressources des médias eux-mêmes, les outils de communication (télévisions et Internet), les ressources régionales en ligne, le monde de la recherche, l’appétit de savoir du grand public. Tout le monde a à y gagner et nous cesserons alors d’entendre, comme depuis vingt ans, des discours de bonnes intentions de ministres suivis d’initiatives croupions sans effet.

Cet effort pédagogique national pourra d’ailleurs s’exporter –et pas seulement dans le domaine francophone. Il renforcera parallèlement le rôle d’un ministère de la Culture, devenant un vrai ministère des Cultures, défendant clairement l’opéra comme la bande dessinée, opérant enfin la démocratisation culturelle par la perméabilité entre les genres, dans une conception qui pourrait se résumer ainsi : cultures de tous, cultures pour tous. Partant du local, sans avoir honte de la défense de pratiques traditionnelles, le ministère permettrait d’aider à valoriser et à structurer le territoire en pôles d’excellences régionaux (dans l’hexagone et pour l’outre-mer) et à les défendre au niveau international.

Les Etats-Unis ont compris depuis longtemps –voir leur hégémonie cinématographique depuis la Première Guerre mondiale-- que la défense et l’exportation des expressions culturelles (même très populaires comme le blues ou la country) servaient à tirer l’ensemble de l’économie en faisant image. A l’ère d’Internet, le phénomène s’est décuplé.

Voilà pourquoi il serait donc important de mettre en place une vraie boussole éducative –et de l’exporter. Voilà pourquoi il devient crucial qu’une structure interministérielle rassemble les institutions éducatives et culturelles pour lancer un grand plan d’éducation culturelle, donnant des repères aux jeunes et aux citoyennes et citoyens, en ouvrant des perspectives de recherche et de postes pour les étudiants. Voilà pourquoi il faut comprendre l’importance d’un ministère de la Culture (ou des Cultures), non pas élément coûteux et superfétatoire en temps de crise, mais vrai porteur des énergies locales vers le mondial (dans un système d’échanges), aide à structurer les territoires en pôles de référence, formidable outil de communication pour porter la créativité et le savoir national à travers Internet, les télévisions, et la dynamisation de médias indépendants indispensables non seulement à la liberté d’expression, mais à la diversité culturelle.

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04 : 02 : 12

Aider les colibris

Personnellement, j'ai toujours eu un peu de mal avec l'aspect gourou de Pierre Rabhi. Néanmoins, je suis les activités des colibris : info@colibris-lemouvement.org. Il faut bien reconnaître que les idées et les intentions de ces oiseaux ont l'air plutôt sympathiques. De plus, le fait d'agir ici et maintenant, dans le local, correspond véritablement à l'esprit de SEE, des socio-écologistes (voir le livre Le local-global. Changer soi pour changer la planète sur ce site dans la partie "idées, philo, politique"), comme d'ailleurs les combats des "anonymous" pour éviter la policiarisation et la commercialisation d'Internet (fausse défense de la création) sont sûrement utiles.

Refusons les conventions, la vie formatée, et allez tenter de voler un peu.

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23 : 01 : 12

Quel Président en France ? Quel programme ?

 [élection présidentielle française 2012]

Face à l’hyperactivisme de Nicolas Sarkozy, cumulant les fonctions de Président et de Premier ministre, François Hollande a dû se justifer (notamment lors du discours du Bourget) sur l’autorité de sa personne-même et son programme. Voyons les deux aspects et réfléchissons à ce que pourrait être la fonction présidentielle.

D’abord, le programme. Après des programmes précis non respectés, la classe politique dans son ensemble s’est « bayrouisée ». Elle a compris d’une part que les Français ne croyaient plus dans l’annonce de mesures destinées à faire plaisir à chaque catégorie sociale et d’autre part que la moindre mesure précise annoncée faisait immédiatement le miel des cellules de riposte. Alors, nous assistons à une campagne cache-cache, une campagne de slogans généraux dont François Bayrou est le champion incontesté. Les seuls –Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon—qui ont besoin d’annoncer des mesures-phares pour trancher et marquer la rupture se font rattraper sur le terrain de la crédibilité.

Nous risquons ainsi de ne pas avoir une campagne de catalogues programatiques mais une campagne d’intentions, de signes : au Bourget, François Hollande a donné des signes pour rassembler la gauche ; puis, à la Maison des Métallos, il a voulu démontrer sa crédibilité budgétaire. A la décharge des candidats, le jeu de masques devient nécessaire également car la conjoncture étant mauvaise, les promesses peuvent devenir des sacrifices et les prévisions être dangereuses dans un brouillard international où le pragmatisme comptera. A cet égard, François Hollande a choisi sagement un « phasage » dans l’action, entre l’immédiat et les objectifs.

Il n’empêche que la gauche a aussi intérêt à affirmer clairement des principes : la justice, la proximité, la durabilité. Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus d’argent que les réformes ne sont pas nécessaires –au contraire--, à la fois dans les comportements et dans le fonctionnement d’un pays désemparé et déprimé. La justice est indispensable et le parti socialiste remet heureusement ce thème en avant, en particulier en luttant contre les dysfonctionnements de la financiarisation et les prévarications. Elle seule peut rendre les sacrifices acceptables. C’est le moteur de la refonte du lien social : assainir et innover.

Ensuite, la proximité consiste à revivifier le niveau local. Petit à petit, tous les partis s’aperçoivent qu’il s’agit à la fois du niveau abandonné, abandonné économiquement et démocratiquement. Le mettre en valeur avec son tissu économique (productions de proximité, réseau de PME), l’accompagner par une nouvelle décentralisation, stimule la démocratie locale et l’action de consommateurs-citoyens et de spectateurs-acteurs qui nous sortent de la société du spectacle pour entrer dans les sociétés des spectateurs-acteurs en réseau. Voilà le niveau où la citoyenne et le citoyen ont une grande marge de manœuvre : leur univers directement visible. Voilà ce que l’Etat devra porter : mettre en place des plates-formes intermédiaires de valorisation. Le local doit en effet être porté vers le global dans des bouquets d’échanges.

Enfin la durabilité réside dans le fait d’avoir une pleine conscience de la planète relative et interdépendante dans laquelle nous sommes. Inutile de continuer à mentir et à nous leurrer sur des frontières de papier. La planète est interdépendante car les catastrophes ignorent les barrières, comme les propagations de pollutions aériennes, terrestres ou maritimes. De plus, les destructions sont physiques (énergies fossiles), mais aussi économiques (avec migrations de populations) et culturelles (acculturations généralisées et fulgurantes). Parce que les plus pauvres sont les plus touchés par les pollutions, la déculturation ou la malbouffe, il est donc urgent de réorganiser l’économie avec des objectifs de durabilité et d’efficacité grâce à des entreprises éthiques dans leur comportement, leur fonctionnement interne et leur rapport aux fournisseurs et aux consommateurs. L’injustice économique actuelle est une maladie de l’organisation économique, pas du marché.

La planète est relative aussi parce qu’il nous faut accepter --à l’heure des masses déprimées de consommateurs addictifs robotisés chez nous-- l’absence d’un « progrès » uniforme et d’un modèle unique de vie. La pluralité de comportements est une valeur universelle, permettant de choisir et de changer dans le respect de tous les groupes humains. Le parti socialiste doit là décoloniser sa pensée : l’image dix-neuvièmiste d’un progrès uniforme pour le monde entier, fondé sur l’accumulation de biens industriels et de technologies partout semblables est un leurre néfaste. Cela est compréhensible pour la grande majorité de notre population déclassée, vivant difficilement et angoissée par le décrochage social. On ne veut pas vivre partout de la même manière et chacun se situe, non seulement dans un rapport local-global mais dans des choix rétros-futuros. Le mouvement n’est pas le « progrès », mais des évolutions, des progressions, des choix. Le second tour de l’élection permettra peut-être d’avancer sur ce front du pluralisme, des sociétés ouvertes.

Voilà pour la question du programme. Venons-en à la personnalité de celui ou celle que nous voudrions pour diriger le pays. L’hyperprésidentialisme a clairement montré ses limites. Nicolas Sarkozy en fait s’est autodétruit médiatiquement à force de se surexposer dans une geste réactive. Il est probablement le plus mauvais communicant de la Ve République --là-même où il pensait exceller. Celui qui parle tous les jours au gré d’une actualité allant d’un accord franco-allemand à une jeune fille violée, se contredit en effet inévitablement, apparaît comme totalement illisible et ne peut résoudre tous les maux, donc ment factuellement. Au temps de la mémoire vidéo en boucle sur les télévisions et Internet, l’exercice est assassin. Même si nous omettons ses fautes de communication graves du début de mandat (Fouquet’s, yacht, hausse de son salaire…), en faisant un « président enrichi et président des riches », il a délivré des messages brouillés (le Grenelle de l’environnement puis « L’environnement, ça suffit ! »). Sa seule solution est donc à nouveau celle de la rupture : affirmer qu’il s’est trompé sur différents points et qu’il veut entamer une présidence nouvelle avec un nouveau Premier ministre (Juppé ? Borloo ?...) jouant pleinement son rôle pour reconstruire la France et la réformer dans la concertation.

Cette élection marque ainsi sûrement la fin du Président-omnipotent, inquiétante figure autoritariste sans autorité. Mais, en face, François Hollande est-il un futur Président qui se cache, une personnalité faible, un Président « mou du genou » ? Il a compris –reconnaissons-lui ce mérite—plusieurs choses. D’abord, l'importance de la "fracture générationnelle" que j'analysais dès 2005 (dans Bas les pattes sur l'avenir ! chez Sens & Tonka) et cette incroyable privation de perspectives pour les jeunes, comme d'ailleurs pour toute une partie de la population active. Mais fera-t-il émerger des têtes nouvelles et comprendra-t-il les enjeux du futur ? Ensuite, en temps de crise, les excès de la « peoplisation », comme lors de la pré-campagne de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal en 2006, deviennent insupportables. Les peuples veulent des personnalités solides, honnêtes, claires dans la ligne définie.

Dans quel système constitutionnel ? Le système auquel finalement les Français sont assez attachés, avec un Président de la République qui joue le rôle de stratège, d’arbitre, de recours, de porte-parole international. C’est lui qui doit faire le lien (comme tout l’Etat) du local au mondial. Sous sa direction, le Premier ministre développe la politique choisie, répond techniquement aux besoins de l’heure, fédère les énergies en réformant dans la concertation. Dans ce sens, l’aspect « chef d’équipe » de François Hollande, celui qui permet la diversité des avis et des initiatives puis tranche, est probablement une version plus actuelle de ce que le Président doit être. Ce n’est pas une preuve de faiblesse mais l’usage des temps différents de l’impulsion, de la concertation et des débats, de la décision. Du respect des compétences et de la curiosité des points de vue. D’ailleurs, le général de Gaulle lui-même s’était entouré de personnalités fortes et variées (André Malraux, Léopold Sédar Senghor, Georges Pompidou…) dont il écoutait les avis. Un Président « normal » ?

Le pays a cependant aussi besoin d’une clarification de son fonctionnement à tous les étages, car chacun est en crise. Au niveau local, la commune ou l’intercommunalité doivent constituer des niveaux essentiels de décision de proximité (avec référendums d’initiative populaire). Il est nécessaire aussi de consolider des régions fortes qui portent des pôles d’excellence en réseau avec une vraie pensée de l’aménagement du territoire. Quant à l’Etat central, il régule, impulse, aide à porter le local vers le continental et le mondial. Réalités stratifiées.

Notre République, pour plus d’efficacité, mériterait également quelques réformes constitutionnelles de clarification courageuses. Comme le pensait Raymond Barre, l’élection d’un Président pour 7 ans non renouvelable permettrait de développer vraiment une politique et un programme, à condition d’allonger la durée de l’assemblée (pour éviter des cohabitations paralysantes). L’Assemblée nationale devrait devenir ce qu’elle annonce : une Assemblée de l’ensemble du peuple à la proportionnelle intégrale. Cela supprimerait l’aberration de courants de pensée très importants par le nombre de sympathisants (comme le Front national ou les écologistes) sans groupe parlementaire ou même sans député faute d’accords électoraux –déni démocratique. Le Sénat devrait, lui, au contraire, être élu au suffrage universel tous les 9 ans pour représenter les territoires. Nous aurions ainsi un bicamérisme clair et sûrement un renouvellement du personnel politique (avec l’interdiction du cumul et une limite d’âge à 75 ans).

Voilà des chantiers essentiels dans un pays à revivifier et qui a besoin de retrouver confiance en lui-même pour se servir des formidables énergies locales et à nouveau porter des messages dans le monde. Pour cela, nous n’avons sûrement pas l’utilité d’un président suractif et illisible mais d’un chef d’équipe qui développe une stratégie et valorise les forces du pays.

[post-scriptum pour mes amies et amis libertaires : même si nous connaissons les limites de l'action publique représentative --ce qui doit d'autant plus inciter à prendre en mains son quotidien directement--, je ne crois pas à l'équivalence des dirigeants, après avoir directement vécu le marasme général de l'ère Sarkozy en France]


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08 : 01 : 12

Michel Onfray, si proche, si loin

Image : un petit clin d'oeil aux Monsters de Motomichi Nakamura.

Michel Onfray me pose problème car nous sommes dans la même famille de pensée, tout en étant très différents par la biographie et les idées. A l'heure où il sort son livre sur Albert Camus, quelques réflexions.

1. Rien n'est plus énervant que l'émiettement groupusculaire. Je l'ai détesté depuis le début des années 1970 et cela explique d'ailleurs mon absence de carte dans aucun parti depuis cette époque. SEE, dont je m'occupe, est un groupe de réflexion, en aucun cas un parti ni une secte. Je hais les gourous. Voilà pourquoi, il faut se réjouir que Michel Onfray se réclame du mouvement libertaire, un mouvement libertaire conduit à rénover nos pratiques sociales avec des organisations coopératives, mutualistes et fédéralistes, trop mises entre parenthèses depuis le XIXe siècle et qui sont susceptibles de dynamiser le XXIe siècle, avec les démarches éthiques (ce que j'ai montré dans le film A travers les utopies)..

Sur la  base du refus ferme du terrorisme --qui a fait tant de mal à l'anarchisme, en renforçant toujours la répression policière-- et du parallèle "anarchie = foutoir" avec absence totale de règles sociales --ce qui n'est pas viable sauf isolement autarcique de micro-structures--, chacune et chacun a cependant sa propre vision et ses propres choix d'un comportement libertaire. Autant d'individus, autant de courants. Néanmoins, quelques orientations générales peuvent rassembler tout le monde et permettre de "diversifier la diversité".

Voilà pourquoi il faut se réjouir du développement des idées libertaires et détester les jalousies de chapelles. Ces idées seules d'ailleurs peuvent régénérer le courant socialiste pour agir sur l'un des objectifs essentiels aujourd'hui : la justice.

2. En tant que personne, je ne connais pas Michel Onfray. Nous avons juste fugacement correspondu par mail. Nos profil sont très différents. Il a choisi une part "visible", alors que j'ai oeuvré dans une grande part "invisible". Même si je ne me reconnais pas dans son assurance professorale affichée, j'ai de l'admiration pour son université populaire, de la sympathie pour ses expérimentations gustatives et son hédonisme, et suis touché par son activisme (cette incroyable production angoissée, cette course contre le temps). Même si j'aurais plutôt critiqué la religion psychanalyste inopérante et lucrative des actuels descendants de Freud que la biographie de ce dernier (expérimental et ayant des pressentiments fulgurants), même si j'apprécie aussi Sartre avec ses excès sans nier ses rivalités et ses intolérances avec Camus, Onfray se retrouve trop souvent en position de devoir "vendre" ses thèses dans un monde médiatique où la subtilité ne paie pas.

Il a le courage d'ouvrir des pistes, d'écrire clair pour tous.

3. Deux choses de fond me séparent de lui. A plusieurs reprises, il s'est rapproché de l'extrême-gauche, de l'étatisme, d'une tradition autoritaire, qui me font frémir. J'ai très peur des relents nationalistes de l'antimondialisation et des tendances bureaucratiques autoritaires de la défense d'un Etat non renouvelé et qui n'a pas de comptes à rendre sur son efficacité et la justice de son fonctionnement. Face à ces dangers, c'est toute l'organisation locale-globale qu'il faut repenser, en démarrant par la base : la reprise en mains du vivre-en-commun de notre univers directement visible par chacune et chacun. Passer de la société de consommation passive et addictive aux consommateurs-citoyens et de la société du spectacle aux sociétés des spectateurs-acteurs.

La seconde chose est la philosophie de la relativité. Au temps des périls climatiques, des catastrophes sans frontières, des migrations économiques, des pollutions planétaires, de la malbouffe pour les plus pauvres, de l'acculturation exponentielle, le big-bang de l'écologie matérielle et culturelle impose de repenser tous les fonctionnements locaux et globaux. La pensée occidentale n'est pas un progrès et n'est pas supérieure aux autres conceptions du monde. Il faut s'inspirer de tout et de tous, et expérimenter, bouger.

Non, nous ne voulons pas vivre dans les Alpes comme à Rouen  ou à Ouagadougou et nous n'y pratiquerons pas la même agriculture. Voilà les grands enjeux d'aujourd'hui. Ils sont ceux à la fois d'une reprise en mains de l'hyper-local avec nos identités imbriquées et nos histoires stratifiées et d'une pensée de la diversité globale fondée sur le refus de l'uniformisation moyenne, de la normalisation, du grand hôpital planétaire pour le "bien" commun. Les Massaï comme les Inuit ont le droit de continuer à chasser. Entre préserver, retrouver, innover, s'opèrent les choix rétro-futuros évolutifs.

Voilà qui nous ouvre à notre planète en transformations.

4. A ces différences près, je crois qu'il est important, dans une époque de tant d'incurie et de manque d'imagination (le banquier Attali, d'une prétention  abyssale, donnant des leçons de rafistolage d'un système injuste), d'exprimer sa sympathie et son respect pour des personnes comme Michel Onfray qui sont sur des routes parallèles. Nous allons dans le même sens. Salut donc Onfray !

 P.S. Grâce à l'article de Philippe Dagen dans Le Monde, je suis allé au Musée archéologique de Guiry-en-Vexin : quelle étrangeté et quelle poésie que ces bas-reliefs soviétiques  de  l'exposition internationale de 1937 brisés, retrouvés en 2004, reconstitués à côté de statues gallo-romaines et de tombes...

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